Accueil A la Une Après le compact, le vrai chantier s’appelle SENELEC (Par Dr Abdourahmane)

Après le compact, le vrai chantier s’appelle SENELEC (Par Dr Abdourahmane)

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La coïncidence entre l’achèvement du Sénégal Power Compact et l’approfondissement du marché électrique de la CEDEAO n’est pas seulement heureuse. Elle révèle un changement d’époque. Pendant plusieurs années, le Sénégal a surtout cherché à corriger une insuffisance physique du secteur par davantage de production, de lignes, de postes et d’investissements. Cette première bataille était nécessaire. Elle devient cependant secondaire devant une question plus difficile. Comment transformer un ensemble d’infrastructures modernisées en un système électrique économiquement efficient ? C’est précisément là que SENELEC devient le principal sujet de réforme.

Le Compact aura essentiellement renforcé la capacité physique et institutionnelle du secteur. La CEDEAO, elle, pousse progressivement les États vers une logique différente, fondée sur les échanges, la flexibilité, le stockage, la transparence des coûts et la circulation régionale de l’électricité. Entre ces deux mouvements, le modèle historique de SENELEC apparaît de plus en plus anachronique. Une entreprise conçue pour produire, acheter, transporter, distribuer et vendre dans un marché national relativement fermé doit désormais fonctionner dans un environnement où l’électricité peut venir d’un producteur privé, d’une batterie, d’une interconnexion, d’une centrale au gaz ou d’un marché régional. Le problème n’est donc plus seulement sa taille. C’est son architecture économique.

La réforme devient urgente parce que la modernisation du réseau change elle-même la nature de SENELEC. Plus les infrastructures de transport deviennent robustes, plus la valeur économique se déplace de la possession des moyens de production vers la capacité à organiser efficacement les flux. Le réseau devient une plateforme. Celui qui l’exploite ne devrait plus seulement transporter l’électricité de ses propres centrales ou de ses fournisseurs habituels. Il doit permettre l’entrée du producteur le moins coûteux, faciliter les échanges et garantir une allocation transparente de la capacité. Continuer à traiter le transport comme une simple division d’une entreprise verticalement intégrée reviendrait à moderniser l’autoroute tout en conservant un seul véhicule autorisé à y circuler librement.

C’est ici que la filialisation de SENELEC prend son véritable sens. Elle ne doit pas être une opération juridique destinée à multiplier les sociétés publiques. Elle doit permettre de séparer les responsabilités économiques. La production doit être jugée sur son coût et sa disponibilité. Le transport sur la capacité, la sécurité et la neutralité du réseau. La distribution sur les pertes et la qualité du service. La commercialisation sur le recouvrement et la qualité de la relation client. Tant que ces métiers restent agrégés, une mauvaise performance peut être masquée par une autre activité et finalement absorbée par le tarif, la compensation budgétaire ou la dette publique. La séparation oblige au contraire à rendre visible le lieu exact où se crée ou se détruit la valeur.

Cette visibilité devient d’autant plus nécessaire que le marché régional modifie profondément le critère de performance. Dans un système fermé, SENELEC peut être comparée à elle-même. Dans un système régional, elle sera implicitement comparée à tous les producteurs accessibles par les interconnexions. Un mégawattheure sénégalais coûteux pourra être confronté à un mégawattheure importé moins cher. Une centrale insuffisamment performante deviendra économiquement visible. Une mauvaise décision d’investissement également. La CEDEAO introduit ainsi une forme de discipline que la régulation nationale seule ne pouvait pas toujours imposer. Le marché régional transformera progressivement l’inefficience interne en désavantage concurrentiel observable.

Cette évolution impose aussi de repenser la notion de souveraineté énergétique. La souveraineté ne consiste pas à produire nationalement chaque kilowattheure consommé. Elle consiste à disposer d’un système suffisamment robuste pour choisir entre plusieurs sources sans devenir dépendant d’aucune. Produire localement lorsque c’est moins cher. Importer lorsque l’interconnexion offre une meilleure option. Stocker lorsqu’une batterie évite une production de pointe coûteuse. Utiliser le gaz lorsque son coût complet améliore réellement le système. La souveraineté se déplace ainsi de la possession vers la capacité d’arbitrage. Une SENELEC moderne devrait être l’institution capable d’effectuer cet arbitrage en permanence.

C’est également pourquoi la question financière devient centrale. Le véritable coût public de l’électricité ne provient pas seulement des producteurs privés ou des contrats d’achat. Il vient de l’ensemble du système que SENELEC agrège : pertes, faiblesse du recouvrement, indisponibilités, investissements mal synchronisés, coûts financiers, créances publiques et compensations tarifaires. Tant que l’entreprise demeure le lieu où toutes ces inefficiences convergent avant d’être transférées à l’État, la réduction des subventions restera fragile. On peut diminuer une compensation budgétaire sur le papier et retrouver la même charge quelques mois plus tard sous forme d’arriérés, de dette ou de recapitalisation. Réformer SENELEC devient donc aussi une réforme des finances publiques.

La fin du Compact crée à cet égard une responsabilité nouvelle. Pendant plusieurs années, une partie de la transformation du secteur a bénéficié de l’impulsion, des financements et des exigences institutionnelles d’un programme extérieur exceptionnel. Après sa clôture, la discipline devra devenir domestique. Le Sénégal devra lui-même imposer la transparence des coûts, achever l’accès des tiers, faire respecter la séparation des métiers et mesurer la performance de chaque filiale. L’enjeu est moins technique que politique. Peut-on maintenir la même exigence de réforme lorsque disparaît l’instrument extérieur qui contribuait à la soutenir ? C’est probablement la question la plus importante de l’après-Compact.

Le moment est donc singulier. Le réseau se modernise au moment où le marché régional se structure. Le gaz domestique doit progressivement modifier le mix électrique. Les renouvelables augmentent le besoin de flexibilité. Le stockage entre dans l’architecture réglementaire régionale. L’accès des tiers commence à disposer de ses instruments. Toutes ces transformations convergent vers la même conclusion. SENELEC ne peut plus rester organisée comme si elle était encore seule au centre du système. Sa fonction doit évoluer de la maîtrise de toute la chaîne vers la maîtrise du système lui-même.

L’urgence est, en de démanteler SENELEC, de la rendre compatible avec l’économie électrique qui arrive. Une entreprise publique plus forte n’est pas nécessairement celle qui possède davantage de centrales. C’est celle qui connaît précisément ses coûts, maîtrise ses pertes, achète mieux, transporte sans discrimination, recouvre correctement et garantit la sécurité du système. Le Compact aura modernisé une grande partie de l’infrastructure. La CEDEAO construit maintenant le marché autour de cette infrastructure. Si SENELEC ne change pas à son tour, le Sénégal risque d’avoir modernisé le réseau sans moderniser l’institution qui doit en révéler toute la valeur.Cette version fait de la fin du Compact un problème de relais institutionnel, et de la CEDEAO un mécanisme futur de discipline économique plutôt qu’un simple événement régional.

Dr Abdourahmane Ba
Ancien Consultant International de Millennium Challenge Corporation (MCC) pour la préparation et le lancement du système de suivi, évaluation et analyse économique du Compact énergie pour le Sénégal
Ancien Consultant International pour la CEDEAO (AGOSE EU) pour l’élaboration du mécanisme d’évaluation de la politique régionale d’énergie
Expert en Evaluation des Politiques Publiques, Evidence, Management et Stratégie de Développement
Ancien Coordonnateur régional pour l’évaluation du portefeuille énergie de l’USAID Afrique de l’Ouest
Ancien Consultant pour le Sénégal dans l’élaboration de la stratégie de suivi et évaluation de l’électrification rurale (2010)
Ingénieur statisticien, Docteur en Administration des Affaires
Président Think Tank FOYRE

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