Saloum ACTU

La violence Politique ne change pas de Nature quand elle change de camp

Au Café Le Rendez-vous des Idées, Bassirou n’a pas hésité à condamner les propos d’Arona Coumba Ndoffène Diouf visant Ousmane Sonko. Depuis Berlin, Karl partage cette exigence, mais refuse la mémoire sélective : les mots prononcés hier par Sonko contre d’anciens Présidents et plus particulièrement contre Macky Sall doivent être jugés avec la même rigueur. À Fatou, politologue nouvellement arrivée au Café, il pose une règle simple : la démocratie ne peut changer de principes selon le camp de celui qui parle.
Berlin, le 28 octobre 2026
Ma chère Fatou,
Bassirou m’a raconté votre premier vrai débat au Rendez-vous des Idées. Il m’a parlé de cette phrase d’Arona Coumba Ndoffène Diouf, rapportée ces derniers jours : il faudrait « piéger Ousmane Sonko » et il serait « temps de l’arrêter ». Je ne connais pas l’intention exacte que son auteur place derrière ces mots ; je sais seulement qu’en démocratie, toute formule suggérant qu’un adversaire doit être neutralisé autrement que par le droit, les idées et les urnes doit nous inquiéter. Bassirou a raison de dire que le Président de la République et les responsables de Kiiraay doivent désavouer clairement cette parole, tandis qu’il appartient à la justice d’apprécier, en toute indépendance, si une infraction a été commise.
Mais l’indignation n’est crédible que si elle a de la mémoire. Une démocratie sérieuse ne commence pas son histoire le matin où l’un des siens devient la cible. En 2018, Ousmane Sonko avait déclaré, à propos de ceux qui avaient gouverné le Sénégal, qu’ils « mériteraient d’être fusillés ». En 2023, au plus fort de son affrontement avec Macky Sall, il annonçait encore qu’il faudrait le “ déloger du palais et le traîner dans la rue comme Samuel Doe”. Ces paroles ne disparaissent pas parce que leur auteur est aujourd’hui celui que l’on veut protéger contre une parole excessive.
Chère Fatou,
Je ne mets pourtant pas mécaniquement toutes ces déclarations sur le même plan. Les contextes diffèrent et leur portée juridique dépend de circonstances précises. Mais une question demeure : pourquoi trouvons-nous insupportable chez l’adversaire ce que nous avons parfois excusé chez un ami ? Dès que la réponse dépend du nom du locuteur, nous ne défendons plus un principe ; nous défendons un camp.
Tu es politologue, Fatou, et tu sais combien les démocraties s’abîment d’abord dans leurs habitudes. On durcit le vocabulaire. L’adversaire n’est plus celui qu’il faut convaincre ou battre à l’élection ; il devient celui qu’il faut chasser, enfermer, traîner ou piéger. Puis l’on s’habitue à ces verbes, jusqu’au jour où la métaphore cesse d’être une métaphore pour quelqu’un. Voilà pourquoi les responsables publics doivent imposer à leur propre camp une discipline de langage.
Je comprends donc que Pastef saisisse le parquet et demande que les propos visant son président soient pris au sérieux. Un parti a le droit de protéger ses responsables par les voies de droit. Mais cette exigence serait plus forte encore si elle s’accompagnait d’une reconnaissance simple : une parole excessive demeure excessive, même lorsqu’elle a servi hier notre propre combat.
J’attends la même chose de Kiiraay. Soutenir le Président de la République n’autorise personne à transformer Ousmane Sonko en problème à régler par une manœuvre. On peut combattre ses orientations, ses décisions, son bilan et sa conception du pouvoir avec vigueur. On peut lui opposer des projets, des chiffres, une autre vision du Sénégal. Mais le langage du piège ou de la neutralisation personnelle appauvrit la République avant même de blesser celui qu’il vise.
Je voudrais surtout que Bassirou vous pose, au prochain Café, une question plus embarrassante que toutes les querelles de personnes : qu’est-ce que le Sénégal gagne lorsque Pastef et Kiiraay répondent à une invective par une autre ? Pendant qu’on recompte les mots des uns et des autres, des familles comptent le prix du riz, du transport, des soins et de la scolarité. Des jeunes cherchent un premier emploi. Des entrepreneurs attendent de la visibilité. Des citoyens veulent comprendre ce que deviennent les finances du pays et les réformes annoncées. La démocratie n’est pas seulement le droit de se combattre ; elle est aussi l’obligation de ne pas oublier ceux au nom desquels on se combat.
Chère Fatou,
Pastef et Kiiraay peuvent défendre leurs intérêts politiques. Mais la maturité d’un parti se mesure aussi à sa capacité à ramener ses militants vers le fond lorsque la querelle personnelle devient envahissante. Le Sénégal n’a pas besoin d’une compétition pour savoir qui criera le plus fort, mais de réponses sérieuses au coût de la vie, à l’emploi, à l’éducation, à la santé, à l’endettement et à l’efficacité de l’action publique.
C’est peut-être cela que Bassirou voulait dire lorsqu’il demandait une réaction ferme contre les propos d’Arona. Je prolongerais simplement son idée : la fermeté doit devenir une règle générale. Si nous jugeons dangereux de parler de « piéger » Sonko, nous devons aussi reconnaître que parler de Présidents à « fusiller » ou promettre de « déloger » un chef de l’État ne relevait pas d’un langage démocratique souhaitable. Cette reconnaissance ne donne raison à aucun camp ; elle donne raison à une norme commune.
Cette norme, ma chère Fatou, est plus importante que la victoire momentanée de l’un ou de l’autre. La République ne nous demande pas d’aimer nos adversaires. Elle nous demande de leur reconnaître le droit d’exister politiquement, de les combattre dans les limites de la loi et de ne pas préparer, par nos mots, l’idée que leur disparition serait une solution. C’est l’une des frontières qui séparent encore la démocratie de la logique de la vengeance.
Alors, au prochain Rendez-vous des Idées, posez peut-être cette question à la table : sommes-nous capables de condamner chez les nôtres ce que nous dénonçons chez les autres ? Si la réponse est oui, quelque chose de précieux demeure possible. Si elle est non, nous ne discuterons plus de principes, seulement de rapports de force. Et aucun pays ne construit durablement sa paix sur des rapports de force déguisés en morale.
Bien affectueusement,
Karl, le Vieux Berlinois

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