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Le Sénégal retrouve-il sa puissance d’agir ? [Par Dr Abdourahmane Ba]

Des années d’investissements prennent corps dans le paysage sénégalais. L’autoroute Mbour-Fatick-Kaolack est ouverte, le TER atteint désormais l’aéroport international Blaise-Diagne et Dakar accueille les premiers Jeux olympiques de la jeunesse organisés sur le continent africain. Ces réalisations, engagées sous différentes administrations, révèlent la fécondité d’une continuité institutionnelle que les vicissitudes politiques n’ont pas réussi à interrompre.

Depuis la fermeture, en mai 2026, de la parenthèse gouvernementale du populisme pastefien, le Président Bassirou Diomaye Faye et le Gouvernement dirigé par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô disposent d’une occasion singulière de rétablir la primauté de l’exécution dans la conduite des affaires publiques. Les compétences de l’État sénégalais n’avaient nullement disparu. Leur mobilisation exigeait une autorité capable de transcender les cloisonnements administratifs et de restituer aux institutions leur vocation productive. La capacité publique retrouvée ne procède pas d’une rupture avec l’histoire de l’État. Elle consacre cette intelligence gouvernementale qui sait transformer les acquis collectifs en puissance effective de développement.

L’organisation de Dakar 2026 témoigne de la valeur d’un management dont la cohérence repose sur la complémentarité des responsabilités. Le Comité d’organisation, présidé par Mamadou Diagna Ndiaye, a constitué une équipe professionnelle adaptée aux exigences olympiques. Le nouvel Exécutif a renforcé la coopération institutionnelle avec cette organisation, notamment à travers les trente mesures arrêtées sous l’autorité du Premier ministre. Le ministère des Infrastructures, conduit par Déthié Fall, a contribué à la finalisation des équipements essentiels aux compétitions. La coordination des interventions a permis de rapprocher les décisions des contraintes opérationnelles et de limiter les coûts associés aux retards administratifs. La qualité de cette architecture réside dans sa faculté de préserver les compétences spécialisées tout en assurant leur convergence vers un résultat commun. La puissance d’un État ne se mesure pas à la concentration de son autorité, mais à sa capacité de rendre les institutions collectivement plus efficaces que ne le permettrait la juxtaposition de leurs efforts. La mobilisation olympique offre ainsi un modèle de responsabilité publique dont les enseignements pourraient dépasser durablement l’événement.L’ouverture de l’autoroute vers Kaolack et le prolongement du TER jusqu’à l’AIBD élargissent cette dynamique à la transformation de l’espace économique national.

La diminution des coûts de circulation peut renforcer la compétitivité du Bassin arachidier et consolider la vocation logistique de Kaolack, notamment dans la perspective du corridor Dakar-Bissau via Kaolack et du prolongement autoroutier vers Tambacounda. La desserte ferroviaire de l’aéroport Blaise Diagne améliore l’intégration fonctionnelle de l’agglomération dakaroise. Elle offre aux entreprises de nouvelles possibilités d’organisation de leurs activités. Ces infrastructures trouvent leur pleine valeur dans les échanges supplémentaires qu’elles rendent possibles et dans l’amélioration de la productivité des territoires desservis. Les équipements olympiques prolongent cette logique. Le village de Diamniadio, destiné à retrouver sa vocation universitaire, peut conserver une utilité sociale après les compétitions. Les entreprises mobilisées dans l’organisation ont également acquis des compétences susceptibles de renforcer leur compétitivité. La véritable richesse des investissements publics réside moins dans leur matérialité que dans les possibilités économiques nouvelles qu’ils ouvrent à la nation.

Les ouvrages traversent les générations lorsque leur exploitation continue de produire de la valeur.La mobilisation nationale autour de Dakar 2026 révèle également une dimension essentielle de la capacité publique. Plus d’un million d’élèves ont participé aux initiatives éducatives et plusieurs milliers de volontaires se sont engagés dans l’organisation. La participation des Sénégalais autour du Président Bassirou Diomaye Faye a donné à cette entreprise une portée collective dépassant les seuls territoires olympiques. Les programmes de formation peuvent améliorer l’insertion professionnelle des jeunes lorsque les compétences acquises trouvent une utilisation productive.

Les équipements sportifs pourront, pour leur part, favoriser une pratique plus accessible et contribuer au bien-être des populations. Mais la ferveur des célébrations ne saurait constituer l’unique héritage d’une mobilisation aussi considérable. Les possibilités économiques créées devront se prolonger au-delà des compétitions, tandis que les infrastructures devront disposer des moyens nécessaires à leur exploitation. La prospérité d’une nation se construit également dans les compétences qu’elle accumule et dans la confiance collective qu’engendrent les réalisations effectivement accomplies. Dakar 2026 pourra ainsi enrichir le patrimoine institutionnel sénégalais bien après l’extinction de la flamme olympique.La campagne agricole 2026 assombrit cependant cette perspective. Les pauses pluviométriques prolongées ont compromis les récoltes dans plusieurs zones du centre-est et du nord du pays. À Kaffrine, vingt postes pluviométriques sur trente-trois présentaient un déficit par rapport à l’année précédente. Des pertes importantes sont signalées dans plusieurs localités de Koungheul, de Koumpentoum et de Matam.

Le bilan national demeure contrasté, mais les moyennes favorables de certaines régions ne sauraient effacer la gravité des pertes subies ailleurs. Les besoins d’assistance alimentaire et pastorale soulignent la vulnérabilité persistante des ménages ruraux. À cette adversité climatique s’ajoutent les défaillances de commercialisation de la campagne précédente. Les difficultés d’écoulement de l’arachide, des produits horticoles et du riz local ont fragilisé la trésorerie des producteurs, tandis que les arriérés dus aux fournisseurs d’intrants compromettent la préparation des prochaines saisons.

Le Président doit tirer les conséquences de cette situation et engager une réforme profonde de la gouvernance agricole. La maîtrise de l’eau doit réduire la dépendance aux précipitations. Les mécanismes d’assurance doivent protéger les revenus contre les pertes climatiques. Les financements de campagne doivent parvenir aux opérateurs avant que les retards n’aient détruit leur utilité économique. La souveraineté alimentaire perd sa substance lorsque l’effort de production ne garantit ni débouché rémunérateur ni sécurité de revenu aux exploitants.La facture énergétique de 2026 porte l’empreinte d’une crise internationale aggravée par une séquence de décisions tarifaires particulièrement coûteuse.

La baisse des prix des carburants décidée en décembre 2025 par le gouvernement pastefien a été maintenue malgré le bouleversement des marchés provoqué par le conflit déclenché le 28 février entre les États-Unis, Israël et l’Iran. Dès mars, la flambée des cours rendait manifeste l’insoutenabilité de cette politique de prix figés. Le gouvernement sortant a pourtant laissé s’accumuler les compensations budgétaires.

Le nouvel Exécutif a lui-même prolongé cette inertie jusqu’au 15 août, date à laquelle les prix ont finalement été réajustés. Le supercarburant a augmenté de 70 FCFA par litre et le gasoil de 75 FCFA, retrouvant simplement leurs niveaux antérieurs à décembre 2025. Entre-temps, l’État avait absorbé plus de 245 milliards de FCFA de subventions sur les carburants. Le projet de LFR porte désormais les subventions énergétiques à 790,3 milliards de FCFA. Une part importante de cette facture ne relève donc pas de la seule fatalité pétrolière. Elle résulte du décalage persistant entre les prix administrés et la réalité des coûts internationaux. La protection du pouvoir d’achat ne saurait durablement reposer sur une subvention indifférenciée dont la charge finit par compromettre les investissements et les dépenses sociales.

La réforme de la SENELEC doit parallèlement traiter les inefficiences propres au système électrique. Le Sénégal doit substituer à cette coûteuse politique de yo-yo tarifaire une régulation prévisible, accompagnée de compensations directement destinées aux ménages vulnérables. La maîtrise des coûts énergétiques constitue désormais une condition essentielle de la souveraineté budgétaire et de la compétitivité nationale.L’agriculture et l’énergie mettent ainsi à l’épreuve la profondeur de la capacité publique retrouvée. Les dépenses énergétiques absorbent des ressources dont l’économie productive a besoin, alors que la vulnérabilité agricole entretient la précarité des revenus ruraux. Le projet de LFR 2026 prévoit simultanément une réduction nette de 555 milliards de FCFA des crédits d’investissement.

Cette contradiction fragilise la transformation économique et limite les marges de financement des infrastructures productives. La maîtrise de l’eau agricole dépend pourtant d’investissements énergétiques fiables et financièrement accessibles. Les activités de transformation exigent une électricité compétitive, tandis que la conservation des productions suppose des équipements dont le fonctionnement ne soit pas compromis par des coûts excessifs.

Les réformes de la SENELEC et le redressement agricole participent donc d’une même exigence de productivité nationale. Les décisions prises pour préparer la commercialisation 2026-2027 et les engagements relatifs à la réforme énergétique devront trouver leur traduction dans des changements effectifs. La Vision Sénégal 2050 ne deviendra une trajectoire crédible que lorsque les ressources publiques cesseront d’être absorbées par la reproduction des inefficiences et contribueront davantage à l’accumulation de capacités productives. La discipline démontrée pour les Jeux doit désormais s’imposer dans les secteurs dont dépend quotidiennement la prospérité des Sénégalais.La majorité populiste pastefienne poursuit sa confrontation avec le nouvel Exécutif depuis la fermeture de sa parenthèse gouvernementale.

Le rejet de la loi de finances rectificative par une question préalable, le 3 novembre, a interrompu l’examen du texte sur le fond. Les députés concernés ont contesté la sincérité des prévisions budgétaires et la disponibilité des informations nécessaires à leur contrôle. Le Gouvernement affirme avoir répondu aux préoccupations soulevées. Ces divergences ne font cependant disparaître aucune des contraintes économiques auxquelles le pays demeure confronté. Le pouvoir de bloquer une décision ne constitue pas une réponse aux difficultés qui l’ont rendue nécessaire.

Mais le Gouvernement dispose encore de moyens pour réduire les conséquences de cette confrontation. La reprise officielle, le 1er octobre, du paiement des bourses nationales de sécurité familiale doit être prolongée jusqu’à la couverture effective des ménages éligibles, avec la régularité attendue des transferts. L’enveloppe portée à 70 milliards de FCFA pour 2026 concerne désormais près de 470 000 familles. Ces paiements constituent un soutien direct à la consommation des ménages modestes et peuvent atténuer les difficultés sociales sans attendre le dénouement de l’impasse parlementaire.

L’apurement des arriérés intérieurs représente un levier économique tout aussi important. Le Gouvernement s’est engagé, dans le prolongement de l’accord technique conclu avec les services du FMI, à engager leur règlement avant la fin de l’année, en donnant priorité aux créances des petites entreprises. Le paiement des dettes vérifiées de l’État peut restaurer des trésoreries fragilisées et prévenir de nouvelles destructions d’emplois.

Dans les limites des autorisations budgétaires disponibles, l’exécution de ces engagements permettrait de réduire la portée économique du blocage parlementaire et de replacer la responsabilité gouvernementale sur le terrain des résultats.La clôture des Jeux olympiques de la jeunesse, le 13 novembre, ouvrira une séquence au cours de laquelle le Président Bassirou Diomaye Faye devra prendre toute la mesure de ses responsabilités institutionnelles. La capacité publique retrouvée ne saurait demeurer exposée indéfiniment aux incertitudes d’une confrontation parlementaire dont les conséquences économiques deviennent chaque jour plus sensibles.

Le Gouvernement dispose déjà de leviers d’action dont la mise en œuvre peut préserver une partie essentielle de ses engagements. Le versement effectif des bourses de sécurité familiale et le règlement progressif de la dette intérieure due aux entreprises peuvent constituer deux actes majeurs de restauration de la confiance. Ils donneraient une traduction immédiate aux priorités sociales et à la relance du secteur privé inscrites dans les orientations convenues au niveau des services du FMI, sans préjuger de l’approbation définitive du programme.

La protection des ménages vulnérables ne doit pas devenir l’otage des affrontements institutionnels. Les entreprises ne sauraient davantage supporter indéfiniment le coût financier des engagements impayés de l’État. Au-delà de ces urgences, le Président devra apprécier les voies constitutionnelles permettant de restaurer un fonctionnement institutionnel compatible avec la continuité des politiques publiques. La souveraineté populiste ne saurait être confondue avec la permanence d’un rapport de force parlementaire.

Le Sénégal retrouvera pleinement sa puissance d’agir lorsque la discipline qui permet d’accueillir le monde sera également celle qui protège les récoltes de ses paysans, assure aux entreprises le paiement de leurs créances et préserve les ménages des conséquences d’une gouvernance budgétaire défaillante. L’État capable ne se consacre pas seulement dans l’éclat des grandes réalisations. Il se reconnaît à sa faculté de préserver l’essentiel lorsque les circonstances politiques deviennent adverses.

Dr Abdourahmane BaPrésident du Think Tank FOYRE, Expert international en évaluation des politiques publiques, Evidence, Management et Stratégie de développement

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