Lorsqu’un contrat engage pour dix ans une entreprise publique stratégique, la nationalité du partenaire ne dispense ni de la preuve, ni de la concurrence, ni de la transparence. Après les réserves de l’ARMP, les constats consignés par l’OFNAC, les alertes répétées des syndicats et l’existence d’autres engagements sur les compteurs, signer sans comparaison indépendante ferait courir à SENELEC un risque que personne ne pourra ensuite qualifier d’imprévisible.
Berlin, le 20 octobre 2026
Monsieur le Ministre,
Monsieur le Président du Conseil d’administration,
Bassirou m’a appelé de Dakar après une nouvelle discussion au Café Le Rendez-vous des Idées. Le nom d’Akilee revenait encore, avec cette étrange capacité qu’ont certains dossiers à survivre aux années, aux directions générales et aux changements de pouvoir. J’ai relu le contrat de 2019 tel qu’il ressort des documents publics, les réserves de l’ARMP, le rapport d’activités 2023 de l’OFNAC et les prises de position syndicales actuelles. Une conclusion s’impose : ce dossier n’autorise ni l’improvisation ni le patriotisme de façade.
Je n’ai aucune hostilité de principe envers une entreprise sénégalaise. Au contraire, un pays sérieux doit faire grandir ses entreprises, ses ingénieurs, ses logiciels et ses compétences. Mais la priorité nationale n’est pas un blanc-seing. Elle devient un alibi lorsqu’elle sert à écarter la comparaison des coûts, à éviter l’examen des clauses ou à présenter comme souverain un dispositif qui enfermerait durablement la SENELEC dans une architecture qu’elle ne maîtrise pas entièrement.
Le dossier de 2019 devrait précisément nous prémunir contre l’oubli. Saisie par le Syndicat des cadres de SENELEC, l’ARMP avait examiné le contrat dans le détail. Son rapport ne confirmait pas toutes les accusations de nébulosité formulées à l’époque, et il faut le dire. Mais il recommandait de revoir l’exclusivité, la propriété de la licence, l’adaptation des prix, le modèle financier, la convention de crédit fournisseur et surtout la durée du contrat, qu’elle suggérait de ramener de dix ans à cinq ou six ans. Lorsqu’un organe de régulation recommande autant de corrections substantielles, la leçon à retenir n’est pas que tout allait bien ; c’est que l’équilibre contractuel devait être profondément sécurisé.
Le rapport d’activités 2023 de l’OFNAC ajoute une autre couche de gravité. Le rapport d’enquête n°02/2023 sur l’affaire SENELEC-AKILEE fait apparaître des qualifications proposées par les enquêteurs : escroquerie ou tentative d’escroquerie portant sur les deniers publics, détournement de deniers publics et complicité, comptable de fait et complicité, violation du Code des marchés publics et fraude fiscale. Ces qualifications ne sont pas des condamnations judiciaires définitives ; cette précision est indispensable. Mais elles interdisent de traiter un éventuel nouvel engagement comme si l’histoire précédente n’existait pas.
Aujourd’hui, la Convergence syndicale des travailleurs de la SENELEC demande que le projet de nouveau contrat décennal ne soit pas autorisé dans les conditions actuelles. Les syndicats invoquent les contentieux anciens, les compétences internes, la durée du projet et le risque de dépendance. Leur position ne vaut pas vérité par elle-même, mais elle mérite d’être prise au sérieux : ceux qui exploitent quotidiennement le système électrique connaissent des contraintes que ne révèlent ni les slogans ni les présentations commerciales.
À cela s’ajoute un élément décisif : un contrat de quinze ans avec AMCO, portant selon plusieurs publications sur au moins trois cent mille compteurs par an, existe déjà et fait lui-même l’objet de controverses sur sa procédure, son coût et certaines clauses. Voilà pourquoi il serait intellectuellement malhonnête d’opposer un Akilee nécessairement vertueux à un AMCO nécessairement avantageux, ou l’inverse. Il faut exiger mieux : une comparaison indépendante, clause par clause, des engagements existants, des besoins annuels réels de la SENELEC, des prix unitaires, des formules d’indexation, des pénalités, de la propriété des logiciels, de l’interopérabilité, du financement, de la maintenance et des conditions de sortie.
Chers décideurs,
Le premier risque à examiner est celui du doublon. Si la SENELEC est déjà engagée sur une fourniture pluriannuelle couvrant une part importante de ses besoins en compteurs, à quoi répond exactement un nouvel engagement de dix ans ? Quel besoin technique n’est pas couvert ? Quelle économie nette justifierait une seconde architecture ? Ces réponses doivent précéder toute autorisation. Dans une entreprise publique, on ne signe pas d’abord pour expliquer ensuite.
Le second risque est stratégique. La souveraineté technologique ne consiste pas à remplacer un fournisseur étranger par une société de droit sénégalais si l’entreprise publique demeure dépendante d’un code source, d’une plateforme ou d’un fabricant qu’elle ne contrôle pas. La souveraineté commence lorsque la SENELEC conserve la maîtrise de ses données, peut intégrer plusieurs fournisseurs, possède les droits nécessaires sur les logiciels, évite l’exclusivité excessive et développe réellement ses compétences internes. Sur ce point, l’alerte syndicale mérite davantage qu’une réponse de circonstance.
Monsieur le Ministre,
Vous avez placé la transparence, la compétitivité, le contenu local et la modernisation de la SENELEC parmi les priorités du secteur. C’est précisément au nom de ces principes qu’un dossier aussi chargé doit supporter une lumière maximale. Avant toute signature, il faut que les clauses essentielles soient connues, qu’une note comparative indépendante soit produite, que les avis juridiques, techniques et financiers soient disponibles au Conseil d’administration et que les conséquences d’un éventuel chevauchement avec les engagements existants soient chiffrées.
Aux administrateurs de la SENELEC, je dirais ceci : votre responsabilité ne se limite pas à lever la main à la fin d’une présentation. Une décision prise aujourd’hui peut lier plusieurs directions générales, plusieurs budgets et plusieurs millions d’usagers. Si une clause s’avère ruineuse dans cinq ans, si un contentieux renaît, si deux contrats se chevauchent ou si la technologie devient captive, personne ne pourra invoquer l’urgence ou la priorité nationale pour effacer la responsabilité de ceux qui auront autorisé l’engagement.
Et à vous, Monsieur le Président de la République, je n’adresse pas un procès d’intention. Je vous invite à faire de ce dossier un test de la gouvernance que vous revendiquez : aucune préférence nationale sans performance démontrée ; aucun contenu local sans transparence ; aucune souveraineté proclamée qui affaiblisse la maîtrise publique ; aucun contrat stratégique sans comparaison documentée des alternatives. C’est ainsi que l’on protège à la fois la SENELEC, les consommateurs et les entrepreneurs sénégalais sérieux.
Depuis Berlin, j’ai appris à me méfier des mots généreux lorsqu’ils ferment une discussion. « National », « souverain », « stratégique », « patriotique » peuvent porter de grandes politiques ; ils peuvent aussi masquer de mauvaises décisions. L’intérêt du Sénégal se mesure à la solidité du contrat, à son coût total, à la maîtrise technologique qu’il laisse au pays et au service qu’il rend aux usagers. Ce dossier possède assez d’histoire pour que personne ne puisse prétendre ne pas savoir. Avant tout nouvel engagement, mettez sur la même table les contrats existants, les observations des organes de contrôle, les alertes des travailleurs et les besoins réels de la SENELEC. C’est empêcher que la priorité nationale ne devienne, demain, l’alibi d’une imprudence que les Sénégalais finiraient par payer.
Veuillez recevoir l’expression de ma considération républicaine.
Karl, le Vieux Berlinois















